Développer la fabrique des transitions territoriales

Culture Commune est une association intercommunale de développement artistique et culturel basée à Loos-en-Gohelle dans le Pas-de-Calais

(c) Culture commune, association intercommunale de développement artistique et culturel basée à Loos-en-Gohelle

Publié par Yannick Régnier le 15/04/2019

Pierre Calame, président honoraire de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l'Homme, a produit un texte de cadrage sur la Fabrique des transitions territoriales, en lien avec le travail collectif mené un ensemble d'acteurs locaux, de réseaux nationaux et d'acteurs institutionnels, à l'initiative de Loos-en-Gohelle.

Les constats

Nos modèles de production et de consommation et nos modes de vie ne sont pas viables à long terme

Ils ne sont pas compatibles avec le partage équitable des ressources de la planète avec les autres sociétés et avec les limites de ces ressources.

Nous n’avons pas encore engagé la transition indispensable

Les scientifiques le répètent depuis des années, leurs prévisions pour l’avenir sont de plus en plus alarmistes, nos enfants et petits enfants prennent conscience que nous allons leur léguer une situation catastrophique. Pourtant, la transition vers un autre modèle de société n’est pas vraiment engagée et nos démocraties semblent incapables de concevoir et mettre en oeuvre une stratégie à long terme, seule capable d’arriver au but. Cette transition n’est pas seulement énergétique. C’est toute notre conception du développement économique qui est en cause et, au-delà, notre conception de la société et notre manière de la gérer -la gouvernance du local au mondial-, notre éducation, nos rapports à la nature et aux autres.

C'est au niveau des territoires que ça se passe

C’est au niveau des territoires de la vie, les villes, les pays ruraux que l’on peut concevoir et mettre en œuvre une politique globale de transition associant tous les acteurs -et les citoyens en premier lieu- dans un pacte à long terme où l’on prend en compte les liens entre les dimensions économiques, sociales, écologiques, culturelles de la transition. C’est cette dynamique territoriale que les politiques nationales doivent rendre possible, accompagner et soutenir.

Les exemples les plus accomplis de transition territoriale présentent de nombreux traits communs

Ce sont, d’abord, des processus construits dans la durée combinant prise de conscience collective du caractère impératif de la transition, vision partagée du but à atteindre, alliance entre tous les acteurs, premiers pas concrets permettant à la société de prendre confiance dans sa capacité à évoluer et d’y trouver sens et plaisir. C’est, ensuite, l’implication de différents types d’acteurs : des innovateurs qui ouvrent la voie, des théoriciens qui renouvellent le cadre de pensée, des réseaux qui permettent de partager et de diffuser les expériences, des institutions publiques, enfin, capables de transformer le cadre règlementaire, fiscal, institutionnel, juridique. C’est, enfin, une action et une réflexion menées à différentes échelles à la fois, du territoire au monde.

Les obstacles à surmonter

La rareté des territoires véritablement engagés dans une transition systémique montre l’ampleur des obstacles à surmonter pour les multiplier et les généraliser. Ils sont de trois natures : le système de pensée et le cadre institutionnel sont inadaptés ; le capital immatériel des territoires est trop faible et les expériences se nourrissent mal les unes des autres ; l’effort de formation est insuffisant.

Le système de pensée et le cadre institutionnel sont inadaptés

L’un et l’autre, hérités des siècles passés et répondant aux réalités d’une société radicalement différente de la nôtre, continuent à modeler notre représentation du monde et notre action : l’État et les rapports qu’il entretient avec les collectivités territoriales, la démocratie représentative, la définition du territoire, l’entreprise, l’économie de marché, les relations entre homme et nature, le droit de propriété, les systèmes juridiques, la fiscalité, la monnaie, la classification des biens et des services, l’organisation des services publics… tout ce qui nous paraît évident par la force de l’inertie, de l’ignorance ou de la paresse intellectuelle doit être revisité à la lumière des défis du vingt et unième siècle : un monde interdépendant où les sociétés partagent le même destin et subiront les mêmes conséquences de l’irresponsabilité illimitée qui les caractérise ; une biosphère fragile ; un marché globalisé ; des entreprises et banques trans-nationales ; des chaines de valeur organisées en réseau ; la nécessité de combiner de nouvelle manière unité et diversité du local au mondial ; le développement exponentiel des capacités de communication. Sans un effort concerté au niveau local, national, européen et mondial pour renouveler le système de pensée et le cadre institutionnel, la fabrique des transitions s’épuise à ramer à contre courant.

Le capital immatériel des territoires est trop faible et les expériences se nourrissent mal les unes des autres

Le capital immatériel, art des sociétés de s’unir sur des projets communs dans une démarche continue d’apprentissage, est le capital le plus précieux pour relever les défis de la transition. C’est vrai pour un territoire : les expériences novatrices se singularisent par la manière dont la confiance en soi et dans les autres, au sein d’une société locale, se développe au rythme des réussites. Et plus vrai encore pour les réseaux de territoires : se nourrir chacun de l’expérience des autres, tirer de l’expérience -réussites et échecs- des principes communs qui guideront l’action future sont des éléments essentiels de la fabrique des transitions territoriales mais qui font souvent défaut parce que la capitalisation de l’expérience est plus difficile à pratiquer qu’on ne se l’imagine et parce qu’elle se heurte à des habitudes et réflexes identitaires hérités du passé et entretenus par la concurrence dans l’accès aux financements.

La connaissance et l’expérience sont un commun, dont l’entretien et le développement reposent non sur des institutions -on souffre de leur surabondance- mais sur trois principes : la définition d’une communauté, celle des territoires désireux de s’engager dans la fabrique des transitions ; des règles de gouvernance, agréées par tous et capables d’assurer effectivement la mutualisation et la diffusion des expériences ; des modalités d’usage les mettant à disposition de tous.

L’effort de formation est insuffisant

Les systèmes de pensée, les nouvelles pratiques, le développement du capital immatériel, les méthodes et outils du partage et de la capitalisation de l’expérience ou ceux de la gestion de la complexité ne se diffusent pas d’un coup de baguette magique. Elus, administrations d’État et des collectivités locales, organisations de la société civile sont profondément imprégnés dans leur culture et dans leur pratique par les idées et habitudes héritées de l’histoire : un Etat qui règlemente, décide des exemples à suivre, normalise, s’estime dépositaire de la raison et de l’intérêt général ; une société qui quémande jusqu’au droit d’expérimenter ; des statuts et profils de carrière qui ne favorisent pas la prise de risque ; des élus pour qui la consécration de l’élection tient parfois lieu de compétence et de formation ; une segmentation des métiers et des organigrammes ; l’illusion qu’il suffit de créer une nouvelle institution ou d’adopter une nouvelle loi pour régler un problème. Un vaste programme de formation combinant formation à distance et formation présentielle, le développement de communautés apprenantes se nourrissant à la fois du vécu de ses membres et d’apports de l’extérieur, sont une condition essentielle du développement de la fabrique des transitions.

L’État doit pour cela se transformer de façon radicale

Il n’est plus là pour concevoir des politiques qu’il demande ensuite aux collectivités territoriales de mettre en œuvre mais pour donner aux territoires les moyens de penser leur avenir à long terme, de définir et conduire leur politique de transition, d’échanger les expériences avec les autres territoires du monde et pour créer les conditions fiscales, juridiques, institutionnelles, scientifiques et techniques sans lesquelles la fabrique de la transition territoriale se heurte à des obstacles insurmontables. Ce qui implique de sa part un engagement et une révolution culturelle. Un engagement car dans le contexte français il garde la main sur l’essentiel des ressources financières et règlementaires, détient une part significative de l’expertise et des ressources humaines nécessaires. Un engagement aussi à promouvoir, comme le recommande d’ailleurs l’Union Européenne, une gouvernance à multi-niveaux et la mise en œuvre du principe de subsidiarité active. Une révolution culturelle pour aider les administrations d’État à découvrir qu’en passant d’un magistère à un ministère, du rôle de donneur de leçons au rôle de facilitateur d’une fabrique collective des transitions, il change la nature de son pouvoir mais ne le perd pas et il y gagne, à tous les échelons, un surcroit de sens.