Négocier le partage de la valeur dans les territoires

Négocier le partage de la valeur dans les territoires
Publié par Yannick Régnier le 04/11/2013

Les territoires sont en première ligne de la transition énergétique. Plusieurs facteurs structurels justifient leur implication croissante : les gisements d’énergies renouvelables et d’économies d’énergie sont par nature locaux ; les responsabilités confiées aux territoires par la loi augmentent régulièrement depuis 30 ans [1] ; l’énergie s’impose comme une question sociétale majeure pour les citoyens  - précarité énergétique, risques environnementaux notamment -, et de ce fait, pour les élus locaux.

Une nouvelle économie circulaire

Chaque année, les dépenses domestiques pour l’achat d’énergies (essentiellement fossiles) s’élèvent à environ 1.600 € par habitant [2] et l’essentiel de ce montant sort du territoire – et d’ailleurs de la France. Or « l’énergie la moins chère est celle que l’on ne consomme pas », et les ressources renouvelables sont présentes dans tous les territoires, à des degrés divers : à chacun son terroir d’énergies. Le potentiel de réduction de cette hémorragie financière sur un territoire se chiffre donc à la mesure de sa capacité à diminuer les consommations d’énergies et à produire de l’énergie à partir de ressources locales. « Garder l'argent à la maison plutôt de le jeter par la fenêtre » : tel doit être le leitmotiv.

Plusieurs gisements de valeur

Les gisements de valeur liés à un projet énergétique local correspondent à la valeur économique directe [3] et indirecte (création d’emplois, développement de pôles de compétences, de recherche et de formation, création de filières industrielles), ainsi qu’à la valeur d’image et l’attractivité globale - préservation de l’environnement, dynamisme économique, amélioration de la qualité de vie. La commune de Güssing en Autriche a prouvé combien ce dernier gisement pouvait démultiplier les bénéfices socio-économiques, puisque sa politique d’autonomie énergétique a conduit à la naissance d’un tourisme énergétique (300 visiteurs par semaine), à la création d’une chaîne d’hôtel et à l’accueil d’une entreprise qui fabrique du parquet et emploie 120 personnes, attirée par les complémentarités avec le développement du bois-énergie et la stabilité des prix de l’énergie.

Négocier la répartition de la valeur

Aujourd’hui, les projets énergétiques ne peuvent plus être dissociés des stratégies des collectivités, ce que résume efficacement la formule : « Ne plus faire des projets sur les territoires, mais faire des projets de territoire ». Ils impliquent de ce fait un ensemble large de parties prenantes qui représentent et portent les différents objectifs poursuivis, et entre lesquelles une négociation doit s’ouvrir sur la répartition de la valeur. La concrétisation de ces projets d’intérêt territorial relève d’une triple complexité technique, juridique et financière. C’est le rapport de force des « intelligences » en place qui déterminera le résultat de cette négociation. Se doter de compétences humaines au sein d’un territoire, ce n’est pas s’imposer une dépense supplémentaire, mais se donner l’opportunité d’accéder à de nouvelles ressources.

Illustration par l’exemple

Mieux négocier la répartition de la valeur, qu’est-ce que ça signifie concrètement ? En Poitou-Charentes, le modèle ESTER conjugue la création d’une SEM de production d’énergie (65 % Région, 35 % Solaire Direct), investissant dans les véhicules juridiques portant les centrales solaires, et la vente de l’électricité via un contrat de long terme (30 ans) avec les entreprises locales de distribution Sorégies et Séolis. Résultats : génération de nouvelles recettes garanties et pérennes, soutien à l’économie et l’emploi du territoire, protection des consommateurs contre l’inflation du prix de l’électricité à long terme, etc. Dans le Lot, la coopérative Fermes de Figeac a saisi l’aubaine des tarifs d’achat élevés du photovoltaïque en 2009 pour couvrir 188 bâtiments agricoles appartenant à 109 agriculteurs (puissance totale de 6,9 MW) via la SAS Ségala Agriculture et Energie Solaire. Le retour sur investissement conséquent de ce projet consolide depuis le développement de l’agriculture locale et permet par ailleurs d’engager sereinement de nouveaux projets : éolien participatif, coopérative de micro chaufferies bois, etc. Partout, des collectivités (Montdidier, Lambesc…), entreprises (Valorem…) et acteurs locaux (SyDEV, SIEL, Enercoop en régions…) innovent.

L’intérêt de ces montages en partenariat semble tellement évident pour les territoires qu’on en vient à oublier qu’ils sont aujourd’hui l’exception. Alors, entreprises, territoires et acteurs locaux : prêts à entamer les négociations ?

[1] Aménagement du territoire, planification stratégique sur l’énergie, coordination économique, etc.

[2] Source : Médiateur de l’énergie. Consommations domestiques hors mobilité.

[3] Actifs de production, chiffre d’affaires généré, bénéfices nets dégagés, coûts de l’énergie maîtrisés.