Le territoire et ses acteurs, fragile pilier de la transition énergétique française

Couverture de la Revue Internationale Stratégique du printemps 2019
Publié par Esther Bailleul le 28/06/2019

Peut-on parler d'une géopolitique de la transition énergétique ? Le CLER - Réseau pour la transition énergétique apporte une contribution pour répondre à cette question dans le numéro 113 de La Revue internationale et stratégique (RIS). Voici le texte de son article.

L'émergence du concept de transition énergétique

Conceptualisée pour la première fois en Allemagne dans les années 1970, la transition énergétique (Energiewende) constitue alors une des premières propositions d’alternative globale, formulée par le mouvement antinucléaire, et soutenue tant par les organisations environnementales que par les conservateurs.

Le terme apparaît dans une étude de l’Institut allemand d’écologie appliquée en 1980 et désigne un processus de transformation sociétale consistant à passer d’un système énergivore basé majoritairement sur des énergies fossiles et fissiles limitées, à un système énergétique moins consommateur basé sur les énergies renouvelables (ENR).

Avant d’entrer dans la loi française en 2015, la notion a été popularisée par l’association négaWatt, dont l’approche se base sur trois étapes : prioriser les besoins énergétiques (sobriété), réduire la quantité d’énergie nécessaire pour satisfaire un même besoin (efficacité) et privilégier les ENR pour couvrir les besoins restants.

De profondes mutations des modes de vie et de l’économie qui s'abordent à l'échelle des territoires

La popularité du concept ne doit pas occulter les objectifs extrêmement ambitieux qui l’accompagnent, et les profondes mutations des modes de vie et de l’économie qu’entraîne sa mise en œuvre. Car toutes les composantes de la société ont besoin d’énergie pour leur fonctionnement ou leur confort, des individus aux entreprises en passant par les administrations. Dès lors, comment diviser par deux la consommation finale d’énergie de la France d’ici 2050 ? Comment passer à un mix énergétique basé sur les énergies renouvelables alors que le pétrole, le gaz et le charbon représentent actuellement les deux tiers de la consommation finale d’énergie française ?

Les gisements d’économie d’énergie sont dispersés sur tout le territoire et dans tous les domaines d’activités : bâtiments « passoires » résidentiels et tertiaires à rénover, aménagement du territoire à repenser pour diminuer la dépendance à la voiture, agriculture, alimentation durable et économie circulaire, etc. Tel est également le cas pour les énergies renouvelables, dont les gisements, quoiqu’inégalement répartis, sont partout présents sur le territoire. La mise en œuvre de la transition énergétique suppose de connaître ces gisements en détail et d’être en mesure de les exploiter à court terme, en mobilisant les compétences, les moyens et les acteurs pertinents. Ce que ne peuvent faire seuls ni l’État, faute de moyens et d’ancrage local, ni les entreprises du secteur de l’énergie, qui manquent de surcroît de légitimité démocratique.

Pour des raisons de subsidiarité, il ne peut donc y avoir de transition énergétique autre que territoriale. Et considérant les moyens colossaux à mobiliser, tant sur le plan opérationnel que financier, elle ne peut être que multi-acteurs. Pour le dire autrement, par sa nature collective, protéiforme et spatialisée, la transition énergétique suppose une répartition verticale (entre échelles), horizontale (entre acteurs) et géographique des efforts collectifs. En tant que porteurs d’un projet politique local, les territoires sont appelés à jouer un rôle fondamental.

Vers l’autonomie énergétique et la résilience

Le système énergétique français étant à l’origine centralisé et basé sur des ressources importées, les territoires et les acteurs locaux y figurent avant tout en tant que consommateurs. L’enjeu de la transition est d’autant plus prégnant pour eux que cet état de fait les maintient dans une situation de vulnérabilité face aux impacts d’un système dont le cadre évolue traditionnellement à d’autres échelles.

Les risques liés à l’énergie sont majeurs et souvent sous-estimés. Si l’accident nucléaire ou les marées noires figurent parmi les plus ancrés dans les imaginaires collectifs, la consommation d’énergie fossile est surtout l’une des premières causes du changement climatique, dont les manifestations se font déjà sentir localement (événements météorologiques extrêmes, incendies, disparition de la biodiversité, baisse des productions agricoles, etc.). Ces énergies fossiles aggravent la pollution de l’air, entraînant des décès prématurés et des maladies chroniques.

Les installations nucléaires, en dépit des exigences accrues en matière de sécurité, ne sont pas infaillibles et le risque d’un accident grave demeure. La question des déchets nucléaires dangereux n’est d’ailleurs toujours pas résolue sur le long terme. Enfin, aux risques environnementaux, sanitaires et industriels s’ajoute le risque terroriste, auxquels sont plus exposés les territoires accueillant des installations centralisées telles que les centrales nucléaires ou thermiques, sur lesquelles une cyberattaque ou un attentat physique pourrait créer un emballement aux conséquences dramatiques.

Par ailleurs, contrairement à une idée reçue, la France est loin d’atteindre l’indépendance énergétique, puisque les énergies fossiles et l’uranium servant à la production nucléaire sont importés quasiment en totalité. Ainsi, 84 % de l’énergie consommée en France dépend structurellement de pays producteurs ou extracteurs de pétrole, gaz ou minerais tels que l’Arabie saoudite, le Kazakhstan, le Niger, le Nigeria ou la Russie. À cause de ces importations, la facture énergétique française était ainsi supérieure à 30 milliards d’euros en 2016, après avoir dépassé 70 milliards en 2012, lorsque les prix du pétrole atteignaient des records.

L’évolution de cette facture est, en effet, nettement corrélée à celle des cours du brut. À partir de 2014, un contexte économique et géopolitique mondial particulier (ralentissement de l’économie chinoise, surabondance de l’offre liée aux pétroles de schiste américain, etc.) a fait plonger le prix du baril, qui a chuté de 65 % entre janvier 2014 et janvier 2016, avant de remonter progressivement. En outre, en 2012, cette facture énergétique était supérieure au montant du déficit, privant l’économie française d’un potentiel excédent commercial. Sujette à de fortes variations de ce type liées aux cours de ces matières premières, elle questionne la sécurité d’approvisionnement en énergie des ménages, des entreprises et des structures publiques, et leur capacité technique et financière à en obtenir dans un contexte de perturbations géopolitiques.

Evolution de la facture énergétique de la France

 

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